Le cardinal camerounais Christian Tumi rappelé à Dieu à 91 ans

L’archevêque émérite de Douala est décédé le 3 avril 2021 à l’âge de 91 ans des suites de maladie. Retour sur la trajectoire d’un homme multidimensionnel qui a souvent eu maille à partir avec le pouvoir de Yaoundé.

L’une des dernières images qu’on gardera de ce prélat atypique, unique cardinal camerounais, c’est la célébration de son 90è anniversaire l’année dernière, où assis sur une chaise roulante, il assistait à la messe d’action de grâce organisée en son nom à la cathédrale Saints Pierre et Paul de Douala. D’un physique imposant, la plus haute autorité religieuse catholique laissait déjà transparaître les signes de fatigue, rongé aussi bien par le poids de l’âge que par la maladie.

Ses relations avec le régime d’Ahamdou Ahidjo furent particulièrement difficiles, d’où des convocations pour s’expliquer sur des propos « séditieux » contre le pouvoir. Or, selon le prélat, il était notamment question de dénoncer le comportement des apparatchiks qui amenaient des concitoyens notamment dans la partie septentrionale du pays d’où était originale l’ancien président de la république, à s’islamiser de force pour espérer une ascension sociale.

Elevé à la dignité cardinalice par le pape Jean-Paul II en 1988, alors archevêque de Garoua, l’enseignant de philosophie formé dans les universités françaises déposera ses valises dans la métropole économique en 1991 pour en devenir archevêque métropolitain de Douala. Une arrivée en pleine contestation politique, où la ville de Douala était considérée par le régime de Yaoundé comme « le laboratoire de l’opposition ». Homme de caractère et intransigeant sur ses convictions, le cardinal Christian Tumi sera embarqué – malgré lui – dans les joutes politiques, à cause de ses positions très critiques vis-à-vis du pouvoir à qui il reprochait la mal gouvernance. Il ne comprenait pas par exemple que ceux qui dirigent le pays formés dans le moule des séminaires catholiques soient enclins à la corruption et à la gabegie. Ce qui amènera les caciques du pouvoir à le surnommer « l’aumônier de l’opposition ».

Dans ces années de braise où l’opposition multiplie des manifestations populaires contre le régime notamment les fameuses « villes mortes » et dont la ville de Douala est l’épicentre, le cardinal  Christian Wiyghan Tumi est au centre de l’action consulté à la fois par le pouvoir et l’opposition. Pendant que le chef de l’Etat camerounais Paul Biya montre une certaine réticence à le recevoir personnellement en audience « à cause des mauvais conseils de son entourage », malgré qu’il a toujours déclaré publiquement « n’avoir aucun problème avec le président de la République et ne nourrir aucune ambition politique », des leaders de l’opposition n’ont eu de cesse de défiler à l’évêché pour s’abreuver de sa sagesse. Entre autres, John Fru Ndi, président du Social democratic front (SDF), Adamou Ndam Njoya, président de l’Union démocratique du Cameroun (UDC), Ndeh Tumensah, président de l’Union des populations du Cameroun (UPC), Jean-Jacques Ekindi, Coordonnateur du Mouvement progressiste (MP)… Lors de la présidentielle de 2004, des leaders de l’opposition s’étaient donné rendez-vous à l’évêché dans l’optique de dégager une candidature unique avant des égos surdimensionnés ne fassent voler ce projet en éclats.

Malgré cette « inclination » vers l’opposition, le cardinal comptait également beaucoup de proches dans les rangs du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir); entre autres, Simon Achidi Achu, ancien premier ministre, Jean-Marie Atangana Mebara, ancien ministre d’Etat et secrétaire général de la présidence de la République sans compter les milieux d’affaires proches du pouvoir à l’instar du milliardaire Joseph Kadji Defosso, PDG de l’Union des brasseries du Cameroun (UCB). L’autre caractéristique du cardinal, c’était sa simplicité, recevant tout le monde sans castes sociales, et ne s’empêchant de monter sur une moto pour se défaire des embouteillages pour répondre à ses activités pastorales.

Jusqu’à sa mort, ce prélat est resté très « politique », s’impliquant personnellement dans la recherche d’une solution pacifique dans les violences sociales qui secouent les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest en butte à des revendications sécessionnistes. Lors du Grand Dialogue National (GDN) organisé en septembre-octobre 2019, le Cardinal Tumi y participa activement en qualité de la commission  « Retour des réfugiés et des personnes déplacées ». Avant cette grand’messe, il avait tenté sans succès, d’organiser à Buéa, le All Anglophone Conference (AAC) où cette communauté linguistique qui occupe 20% de la population du pays, devrait se retrouver pour se déterminer sur l’avenir du pays, dans un Cameroun indivisible.

En dehors de la pastorale où il a atteint le niveau du prince de l’Eglise catholique, il a également œuvré pour l’œcuménisme  et le dialogue inter-religieux, aussi bien avec les églises protestantes qu’avec l’islam, sans oublier les religions traditionnelles. Ses origines dans une région du Nord-ouest très ancrée dans la culture traditionnelle qui lui conféra la dignité de « Fon des Fons », c’est-à-dire « chef », et son passage d’abord dans la région de l’Extrême-nord alors majoritairement animiste en sa qualité d’évêque du diocèse de Yagoua, puis, archevêque de Garoua, l’ont certainement aidé à faire une synthèse entre différentes religions.

Son passage à la tête de l’archidiocèse de Douala entre 1991 et 2009 aura également révélé un les qualités d’un investisseur. Ancien chancelier honoraire de l’Université catholique d’Afrique Centrale (UCAC) de Yaoundé, il a également fondé l’Université catholique Saint Jérôme de Douala doté d’une multitude de filières, révélant son penchant pour l’éducation et la santé. Sous son magistère, l’archidiocèse de Douala a mis sur pied plusieurs structures de communication et d’information à travers la Mission catholique de la communication sociale (MACACOS) comprenant la radio-télévision Veritas, le journal l’Effort camerounais, une unité de production Vidéo-Pro, une imprimerie…

C’est donc un géant de la scène sociopolitique que le Cameroun vient de perdre, une autorité morale respecté, mieux un homme entier dont les prises de positions sans ambigüité continueront de parler à ses contemporains.

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