Le président pourrait avoir raison sur la croissance de 13,7 % en 2023, mais… (Mohamed Dia)

 Certes, il y a une corrélation positive entre la rente pétrolière et la croissance économique, cependant, ce que nous constatons en Afrique est que cette rente crée un phénomène contre productif. Le surplus pétrolier n’a pas engendré le développement économique souhaité. Il est essentiel de reconnaître que la rente pétrolière augmentera la richesse du pays, donc le PIB, mais combien de cette richesse restera au Sénégal et plus important, est-ce que cette richesse changera le quotidien des Sénégalais ? Le président pourrait avoir raison sur la croissance de 13,7 %, mais il y a des préalables pour que nous puissions réaliser ce taux et surtout éviter que le pétrole ne soit une malédiction au Sénégal comme c’est le cas dans presque tous les pays exportateurs d’Afrique ? Peut-on nous permettre d’avoir une économie qui dépend à presque 100 % des cours du marché dont nous n’avons aucun contrôle ?

Défaire les chaînes

Pour pouvoir avoir en place notre propre politique économique, il faut que nous soyons une nation souveraine en repayant la dette pour pouvoir prendre nos propres décisions sans qu’on ne nous les impose. Depuis plus de 60 ans, le Sénégal est entre des plans d’ajustement structurel, d’instrument de coordination des politiques et d’instrument de soutien à la politique économique. D’une décennie à une autre, les institutions de Bretton Woods adaptent l’appellation pour être politiquement correct. Depuis les indépendances, le Sénégal a toujours été contraint à un programme.

D’abord, c’était le plan d’ajustement structurel (ou réforme structurelle) qui désigne une mesure de politique économique dont le but est d’améliorer de manière durable le fonctionnement d’un secteur de l’économie ou d’économie entière d’un pays. Il est souvent utilisé pour réduire l’inflation, le chômage, les déficits publics, faciliter les investissements étrangers, et supprimer les entraves au développement économique entre autres.

Puis c’est l’instrument de soutien à la politique économique (ISPE) qui vise à aider les pays membre à maintenir ou consolider la stabilité macroéconomique et la viabilité de la dette, tout en approfondissant les réformes structurelles dans des domaines essentiels où des contraintes pèsent sur la croissance et sur la réduction de la pauvreté.

Et enfin l’instrument de coordination des politiques économiques (ICPE) qui est un instrument introduit par le FMI en 2017 qui sert à renforcer la stabilité macroéconomique par le maintien de la viabilité des finances publiques et la gestion prudente de la dette.

Leur but est de relancer la croissance économique et de rétablir l’équilibre financier d’un pays. Cela se fait en prenant des mesures drastiques comme la réduction des dépenses publiques, la réduction de l’effectif de la fonction publique, l’augmentation des prix des denrées de première nécessité et la libéralisation de certains secteurs.

Le premier Plan de stabilisation a été mis en place en 1979 qui a pour but d’augmenter les recettes de l’Etat tout en suspendant les taxes à l’exportation sauf l’arachide et les phosphates. À partir de 1980, le Plan de développement économique et social est conçu par la Banque mondiale et le FMI. Il a pour but d’assainir les finances publiques. C’est ainsi que les institutions de Bretton Woods nous ont demandé de fermer une vingtaine d’ambassades, de réduire le parc automobile et le carburant de l’Etat et la réduction des subventions des denrées de première nécessité entre autres. Ayant considéré ce plan comme un échec, notamment dans sa dimension structurelle, un autre plan a été mis en place, il s’agit du Plan d’ajustement économique et financier à moyen et long terme. Pour réaliser les objectifs de ce Plan, des mesures ont été prises, la création de la Nouvelle politique agricole (NPA) pour responsabiliser les paysans, et la Nouvelle politique industrielle (NPI) pour redynamiser le secteur secondaire.

Nous pouvons concevoir ces plans sans ces institutions, mais il faut de la rigueur et surtout un dirigeant qui sait sanctionner en mettant la patrie avant le parti. Tant que nous ne contrôlons pas notre destin, n’espérons même pas que cette rente pétrolière nous serve à grand-chose.

Apprendre des erreurs des autres

Avec la pandémie qui a mis presque toutes les économies de tous les pays à terre, le Sénégal peut être satisfait que la rente des hydrocarbures puisse débuter sous peu. Cette rente permettra de stimuler la croissance et si elle est bien utilisée, elle peut nous servir, cependant, comment faire pour échapper au syndrome hollandais qui a affecté presque tous les pays exportateurs de pétrole en Afrique.

De 100.001 à 150.000 barils par jour, l’Etat du Sénégal recevra 36 % des parts contre 64 % pour le contractant, de 150.001 à 200.000, l’Etat du Sénégal recevra 41 % des parts contre 59 % pour le contractant et au-delà de 200.000 barils par jour, les deux parties se partageront les parts à raison de 50 % pour chaque partie. Il faut tenir en compte qu’un baril équivaut à 159 litres. Le Tchad qui est le 10e producteur en Afrique produit 120.000 barils par jour plus ou moins ce que le Sénégal pense produire. C’est la raison pour laquelle nous utilisons le Tchad comme référence, même si nous ne partageons pas la même histoire ni les mêmes réalités.

En 2000, quand le Tchad a pris la décision d’exploiter son pétrole, les cours étaient relativement bas et il espérait tirer du pétrole près de 50 millions de dollars par an. Par la suite, les cours pétroliers se sont envolés et les recettes ont dépassé sensiblement les prévisions. Les recettes publiques ont totalisé 6,3 milliards de dollars, soit près de 20 fois le montant initialement prévu. Cela devrait être synonyme d’une croissance forte avec la possibilité de réduire la pauvreté endémique. L’extraction de pétrole a été la principale source de croissance économique du Tchad, mais cet effet s’est rapidement dissipé.

La construction de l’oléoduc et la production pétrolière ont considérablement élevé la croissance du PIB réel à une moyenne de 11 % sur la période de 2001 à 2003. En 2004, durant la première année de production, le PIB réel a enregistré une croissance record de 30 %.

Entre 2000 et 2005, l’investissement et la production ont porté la croissance du PIB à 12,6 %, donc quand le président nous dit qu’en 2023, le taux de croissance pourrait atteindre 13,7 %, c’est une possibilité sauf si la pandémie ne change pas les choses. Quand un pays entreprend de gros investissements, cela accroîtra sans doute son PIB et cela a été le cas depuis 2014 au Sénégal avec le PSE. Cependant, entre 2006 et 2010, le taux de croissance a chuté à 1,1 % en raison de la baisse de la production.

Durant la période de 2000 à 2005, malgré l’augmentation du PIB, le Tchad figurait toujours parmi les pays les plus pauvres. Selon une étude de la Banque mondiale réalisée en 2008, près de 55 % de la population vivaient dans la pauvreté et plus de 35 % dans l’extrême pauvreté. Pendant ce temps, le Tchad occupe la place 163 sur 169 pays dans l’indice de développement humain.

Le Tchad était aussi tombé dans le piège du pétrole et il était impératif qu’il réduise sa pétro-dépendance en diversifiant son économie qui était tirée par les ressources agropastorales. En plus de cela, il fallait aussi mettre en place des institutions solides et transparentes avec un cadre macroéconomique sain pour une gestion transparente des finances publiques. En plus de cela, ils ont fait preuve d’illogisme en mettant la charrue avant les bœufs, car la qualité des infrastructures était mauvaise avec une note de 2,07 sur 5 selon l’indice de performance logistique de la Banque mondiale. À titre comparatif, le Sénégal avait une note de 2,25 sur 5.

Vu que les ressources pétrolières du Tchad représentaient plus de 70 % des recettes budgétaires, le choc pétrolier a automatiquement entraîné un choc budgétaire.

Payer la dette pour être libre

Le service de la dette a augmenté entre 2014 et 2017 de 24 % à 30 % et absorbe la majorité de nos recettes fiscales. De 2012 à 2018, la dette a augmenté de plus de 5 000 milliards et à nos jours, cette dette est de plus de 9 000 milliards. À quoi a servi cet endettement massif pendant que la population souffre ? Plus de dix ans de cela, le monde traversait une crise financière qui n’a épargné aucun pays. L’économie mondiale est en meilleure santé avec des banques et des investisseurs à la recherche d’investissements. L’Afrique en profite pour financer ses investissements. Le danger de cet endettement est qu’il crée une crise de la dette.

Ce fut le cas dans les années 60 et 70 quand les pays africains s’étaient excessivement endettés pour financer leur croissance. Quand il y a une croissance soutenue, il y a obligatoirement une création massive d’emplois et cela n’est pas le cas au Sénégal. Le fait est que les pays qui ont montré une croissance rapide ont créé moins d’emplois que les pays qui ont montré une croissance modérée. Le Sénégal affiche un taux de pauvreté de 47 %. Les 10 pays les plus riches d’Afrique subsaharienne francophone ont un PIB d’environ 200 milliards de dollars. La France à elle seule, dispose d’un PIB d’environ 2 925 milliards de dollars.

Selon une étude de la Banque mondiale, la dette extérieure totale des pays à revenu faible et intermédiaire a augmenté de 10 % en 2017 pour atteindre 7,1 billions de dollars, un rythme d’accumulation de dette plus rapide que l’augmentation de 4 % en 2016. Cette augmentation est due à des entrées nettes de dette de 607 milliards de dollars. Parmi les pays à revenu faible et intermédiaire, 31 % avaient un ratio dette extérieure/RNB supérieur à 60 % fin 2017, soit le double du nombre de pays ayant un ratio comparable à fin 2008, dont 11 pays où le ratio était supérieur à 100 %.

Lorsque la dette dépasse un niveau critique, elle devient un fardeau et exerce une pression négative sur l’investissement et la croissance. Plutôt que de s’endetter pour croître, les pays surendettés comme la plupart des pays africains doivent renoncer à la croissance pour rembourser leurs dettes. Une fois cette dette remboursée, nous serons économiquement libres de choisir un modèle économique adéquat à nos réalités.

Comme de nombreux pays en développement, le Sénégal a été confronté à une grave crise de la dette extérieure, qui a conduit les autorités à signer 13 accords de réaménagement de la dette avec les créanciers du Club de Paris entre 1981 et 2000. Au lendemain de cette crise, les initiatives prises par la communauté internationale au cours des années 2000, notamment l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) et l’Initiative d’allégement de la dette multilatérale (IADM), ont permis au Sénégal de bénéficier de plusieurs centaines de milliards de francs CFA de remise de dette. Peut-on utiliser la pandémie comme raison pour remettre les pendules à l’heure et demander l’annulation de la dette ?

Mohamed Dia

 

 

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