Le Sénégal de 2000 à 2019: entre banditisme financier et amateurisme budgétaire (Mohamed Dia)

Je suis fondamentalement optimiste. Que cela soit inné ou pas, je ne saurais dire. Une façon d’être optimiste consiste à garder sa tête pointée vers le soleil et les pieds en mouvement. Il y a eu beaucoup de moments sombres où ma foi en l’humanité a été mise à rude épreuve, mais je ne voulais pas et ne pouvais pas me livrer au désespoir. C’est ainsi que l’on rejette la défaite et la mort. Nelson Mandela

Les douze ans de banditisme financier

Durant l’ère du président Wade, on avait traversé une crise budgétaire, principalement due aux engagements extrabudgétaires massifs. Le Sénégal était dans l’obligation de réduire les dépenses de 100 milliards de FCFA et injecter plus de 150 milliards de FCFA à cause des dépenses fictives. Le gouvernement s’était lancé dans des paiements budgétaires irréguliers et des factures impayées. Il a fallu une réforme des finances publiques pour que les pays qui nous octroyaient de l’aide continue à le faire. Le Directeur de la mission du FMI disait même que le Sénégal traversait une situation compliquée à cause des dépenses illégales qui ont remis en question l’intégrité de notre système budgétaire. Le secteur privé était en agonie à cause des factures impayées et cela avait un aspect négatif sur la liquidité des banques commerciales.

Le montant des factures impayées dépassait 450 milliards de FCFA, le Sénégal traversait un moment de dépassement budgétaire, dû à la corruption sous le président Wade. Les banques souffraient, elles n’avaient plus de liquidité, car aidant les entreprises durant ces moments difficiles où le gouvernement ne payait pas les entreprises. Le gouvernement, qui n’était plus crédible, passait par les banques pour que ces dernières fassent des prêts au profit du gouvernement.

Plus de 15 ministères ont reçu des fonds illégaux, et le ministère de l’Infrastructure a reçu plus de fonds illégaux parmi ces 15 ministères. Cette avidité financière a coûté au Sénégal ses partenaires économiques, le Sénégal avait perdu sa crédibilité à cause de sa gestion budgétaire. C’est ainsi que les Pays-Bas ont refusé d’octroyer au Sénégal l’aide au développement tant qu’il n’y aurait pas de réforme budgétaire. C’était la posture de tous les pays développés durant cette époque.

Quand la licence de télécommunication a été vendue à SUDATEL en 2007, les fonds qui étaient estimés à 200 millions de dollars étaient introuvables dans les caisses de l’état. Cet argent qui était destiné à payer les arriérés du privé national et étranger pour que nous puissions sortir de cette crise avait complètement disparu. On dit aussi que les fonds ont été logés dans des comptes spéciaux, néanmoins, le secteur privé en a souffert. Quand un audit a été fait, on a retrouvé près de 110 milliards de FCFA d’engagements non justifiés dans le budget de l’année 2008. Les inspecteurs du ministère des Finances après d’autres audits ont trouvé des anomalies budgétaires datant depuis 2002 pour un montant total de 500 milliards de FCFA.

Finalement, le gouvernement a procédé à une émission d’obligations, il a pu lever 65 milliards de FCFA pour pouvoir payer les arriérés du secteur privé. Sur les fonds levés, 35 milliards ont été utilisés pour redresser la SENELEC, entre paiements des salaires et budget de roulement.
Ces dépenses extrabudgétaires ne s’arrêtent pas là-bas : plus de 200 milliards de FCFA ont été octroyés à l’ANOCI. Le ministère de l’Infrastructure et des Transports a reçu 12 milliards de FCFA et le ministère de l’Intérieur, 3 milliards de FCFA. Les ministères de l’éducation, de l’habitat, de la santé, de l’artisanat et bien d’autres ont signé des contrats non-conformes au budget formel du Sénégal.

Ce gouvernement a même voulu vendre près de 30 % des actions de la SONATEL à 500 millions de FCFA, mais cela n’a pas pu voir le jour à cause de la Direction générale des marchés publics qui a rappelé qu’une telle transaction doit être transparente et concurrentielle et approuvée uniquement après un examen par un comité des investissements et l’approbation de la DGMP. Ces actions allaient être détenues par le fils du président en exercice pour en faire un lieu de blanchiments de fonds illégaux et de fonds reçus pour être logés dans les caisses de l’état, mais que le gouvernement a détourné. Il faut reconnaître que le Sénégal a d’illustres fils qui aiment le Sénégal et qui ont empêché cette transaction illégale au temps. Voilà comment un franco-sénégalais et son clan voulaient sacrifier cette compagnie qui était la plus performante du pays et l’une des rares sources stables de revenus importants pour le budget national du Sénégal.

Certains ont transhumé pour échapper à la justice et d’autres sont libres après des « protocoles ».

Le septennat d’amateurisme budgétaire

Le baril a dépassé $75 pour la première fois en près de six mois, avec les problèmes de qualité mettant fin aux exportations du pétrole brut russe vers l’Europe et les Etats-Unis qui ont renforcé les sanctions contre l’Iran et le Venezuela. Le problème de la qualité du pétrole de la Russie impacte 700 000 barils par jour, poussant les prix à accroître. Le problème est que pendant que le prix du baril grimpe, le Sénégal n’a pas touché aux prix de l’énergie. Le Sénégal est connu pour ne pas afficher les vrais prix pour satisfaire l’électorat.

En 1983, le FMI et la banque mondiale demandaient au président Diouf d’augmenter les prix des denrées de première nécessité. Durant cette période pré-électorale, la chute des cours de l’arachide avait fait baisser les prix, mais le président Diouf ne voulait pas que son électorat se fâche, il a maintenu le prix d’achat de l’arachide des paysans, cela a couté au gouvernement 15 milliards FCFA. Il a fallu un ajustement structurel pour que les vrais prix soient affichés.

En 2011, pendant que le baril coûte $110, le président Wade a légèrement augmente les prix pour ne pas fâcher les Sénégalais, créant ainsi un trou. Quand le prix du baril a grimpé à ce prix, même les pays développés ont augmenté leur prix de manière rigoureuse, pour éviter de créer des déficits. C’est ainsi que le carburant qui devait augmenter de 42 FCFA, le gasoil de 43 FCFA et le fuel de la SENELEC de 37 500 FCFA ont été maintenus à leur prix, car ces prix avaient déjà été augmentés auparavant.

C’est ainsi aussi que dans le contexte pré-électoral de 2019, les prix du pétrole avaient augmenté, de presque 5 % entre décembre 2018 et janvier 2019 et de 8 % entre janvier 2019 et février 2019, le président Sall, avait lui aussi refusé de toucher aux prix pour ne pas fâcher son électorat. Quand il y a une augmentation régulière du prix du baril du pétrole, il faut impérativement conjuguer cela avec une augmentation des prix de l’énergie. À défaut, cela se traduira par une mobilisation insatisfaisante des recettes dérivées du pétrole et cela accroîtra les subventions énergétiques. Maintenant que le président Sall est réélu et qu’il n’a pas l’intention de se représenter, qu’il affiche les prix réels pour une viabilité budgétaire.

Le Sénégal a connu une croissance dynamique depuis la mise en place du PSE, créant un taux de croissance de 7,2 %, cependant cette croissance n’est pas si soutenue, car elle ne crée pas assez d’emplois. Il faut aussi regarder le ratio dette sur PIB pour mieux comprendre la croissance, dans le cas du Sénégal, ce ratio augmente et cela impacte le taux d’échange et augmente les déficits budgétaires.

Le septennat électoral a beaucoup coûté au Sénégal, car pour se faire réélire, le gouvernement a pris beaucoup de décisions pour satisfaire l’électorat, mais très dangereuse pour une économie saine. Les subventions énergétiques, l’augmentation des salaires et l’accélération de la mise en œuvre des grands projets d’infrastructure ont fait subir une pression sur les finances publiques.

L’électricité et l’essence n’ont pas connu de hausse de prix depuis 2017 malgré la hausse des prix du pétrole, et aussi de l’appréciation du dollar par rapport au FCFA. Notre dette est en dollar, donc chaque fois que le dollar apprécie, notre dette augmente conséquemment. Pour 130 000 fonctionnaires, l’Etat débourse près de 683 milliards en salaires. Cela pèse sur notre budget et en plus de cela, à chaque fois qu’il y a contestation dans les secteurs de la santé et de l’éducation, la solution du gouvernement a été d’augmenter de manière importante les salaires. Il faut trouver une alternative pour calmer les syndicalistes au lieu de dépenser de l’argent dont nous ne disposons pas.

L’état a accéléré les grands projets, qui pour la plupart ont été inaugurés avant qu’ils ne soient achevés, pour un bilan. C’est ainsi que verra le jour Ila Touba a été réalisé à l’aide d’un prêt concessionnel d’un montant de 416 milliards de francs CFA. Ce projet qui a été réalisé sans étude au préalable pour faire plaisir à l’électorat mouride n’était pas une priorité. L’arène nationale pour un coût de 32 milliards de francs CFA n’était pas aussi une priorité et mal étudie, car créant une inondation dans la zone durant l’hivernage. Entre le centre international de conférence Abdou-Diouf et le complexe sportif Dakar Arena, plus ou moins 126 milliards de francs CFA ont été dépensés alors que de meilleurs taux auraient pu être trouvés. Le TER, que la Banque mondiale a refusé de financer, car ne trouvant pas le projet rentable, a vu le jour et devrait être opérationnel dans le futur proche. La compagnie aérienne pouvait attendre jusqu’à ce qu’on trouve des partenaires stratégiques avant de s’y lancer. L’état n’a pas pris le temps de bien négocier certains contrats car étant sous pression pour la réalisation de ces grands chantiers avant les élections présidentielles.

En mars 2018, l’état du Sénégal était dans l’obligation d’émettre des euro bonds pour un financement budgétaire, c’était la deuxième année consécutive que le Sénégal émettait des euro bonds alors que nous nous endettions inutilement. En 2017, le Sénégal a émis des euro bonds pour un montant de 1,2 milliards et de 2,2 milliards en 2018. Il faut quand même reconnaître qu’une partie de l’argent a été bien utilisé, en rachetant 40 % des euro bonds émis en 2011, qui étaient plus chers en termes relatifs.

Toutes ces erreurs ont créé les tensions budgétaires que nous avons traversées. Nous ne pouvons pas compter sur les euro bonds, nous avons émis des euro bonds tous les trois ans depuis 2011. Une partie des euro bonds reçus a été mise de côté pour les besoins de l’année en cours, mais, avec toutes les dépenses qui sont devant nous, est-ce que cela sera suffisant pour boucler les fins d’années. Notre déficit budgétaire risque de dépasser 6 % de notre PIB à cause de mauvais choix en vue d’une réélection.

Ces mauvais choix vont créer de réels choix durant le quinquennat, car nous serons dans l’obligation d’afficher les vrais prix de l’énergie et aussi d’augmenter les prix des denrées de première nécessité, et même de diminuer l’effectif de la fonction publique. Un bilan ne valait pas la peine d’une indiscipline budgétaire, qui ne fera que se sentir durant cette période. Si les Sénégalais acceptent de serrer la ceinture, nous pourrons traverser cette période de crise.

Le gouvernement du septennat a aussi connu des scandales financiers et nous y reviendrons.

« Vous ne pouvez pas accomplir des changements fondamentaux sans une certaine dose de folie. Dans ce cas précis, cela vient de l’anticonformisme, du courage de tourner le dos aux vieilles formules, du courage d’inventer le futur. Il a fallu les fous d’hier pour que nous soyons capables d’agir avec une extrême clarté aujourd’hui. Je veux être un de ces fous. Nous devons inventer le futur. » Thomas Sankara

 

Mohamed Dia

 

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