L’incapacité de Nétanyahou à former une coalition entraîne la dissolution de la Knesset

 

Benyamin Nétanyahou à la Knesset, le 29 mai.

Menaces et supplications, rebondissements et tensions, promesses, bluff et mensonges. Et puis le temps qui file, les minutes qui s’égrènent jusqu’au dénouement dramatique.

Mercredi 29 mai vers minuit, par 74 voix contre 45, les députés de la 21e Knesset ont voté la dissolution de leur assemblée, élue le 9 avril. Un sabordage sans précédent, dû à la fois aux particularités du système parlementaire israélien et à la volonté farouche de Benyamin Nétanyahou de s’accrocher au pouvoir à tout prix.

La Knesset a servi de décor à une journée électrique, entrée sur le champ dans l’histoire politique du pays, qui a mis les nerfs de tous les acteurs à l’épreuve. A minuit expirait le délai maximal dont disposait M. Nétanyahou pour constituer une majorité d’au moins 61 députés sur 120. Malgré ses efforts les plus désespérés, il n’est pas parvenu à ses fins. Il a donc poussé la seule carte encore disponible, la dissolution de la Knesset à peine élue, et la convocation de nouvelles élections, le 17 septembre prochain.

Cette issue dramatique se profilait depuis dimanche, malgré son coût – elle est estimée à 118 millions d’euros par le ministère des finances –, les caisses vides des partis et l’absence totale d’appétit des citoyens pour une nouvelle joute électorale violente, dès la rentrée. Mais il était hors de question pour M. Nétanyahou de laisser le président Réouven Rivlin désigner un autre député pour former le gouvernement. Cela aurait pu signifier la fin de sa carrière politique. Paradoxe du vote nocturne : les dix députés issus des deux listes arabes, qui avaient été stigmatisés et présentés comme des ennemis de l’Etat par le Likoud pendant la dernière campagne, ont apporté leur soutien à la dissolution.

Vulnérabilité du premier ministre

Dès la fin du vote Benyamin Nétanyahou s’est présenté les traits tirés devant les caméras. Il a pris des accents outragés pour incriminer celui qui serait à ses yeux l’unique responsable de la crise : Avigdor Lieberman, son ancien ministre de la défense, qui avait démissionné en novembre 2018.

Depuis 48 heures, l’obstruction de M. Lieberman apparaissait comme un obstacle majeur. Le prétexte retenu était le service militaire pour les ultra-orthodoxes. Il réclamait l’inscription fidèle, dans l’accord de coalition, du projet de loi sur la conscription, voté seulement en première lecture en juillet 2018.

Mais selon M. Nétanyahou, M. Lieberman, qui fut aussi le directeur de son cabinet pendant son premier mandat (1996-1999), « n’avait aucune intention de parvenir à un accord » et aurait depuis des semaines additionné les exigences, pour empêcher une majorité de se former. « Avigdor Lieberman fait à présent partie de la gauche », a lancé le premier ministre, en guise de disqualification suprême.

« Bibi » et ses émissaires ont tout tenté, pendant cette journée, pour faire entrer les carrés dans les ronds, afin qu’émerge une majorité. Mais tous les interlocuteurs étaient conscients de la vulnérabilité du premier ministre en raison de la perspective probable de son inculpation dans trois enquêtes pour corruption. Quant à M. Lieberman, il a flairé là une occasion unique de se distinguer, d’atteindre son rival et d’accroître son potentiel électoral.

M. Nétanyahou a tout promis à tous, en même temps et successivement, pendant cette journée. Mais c’est comme si un mécanisme implacable de délitement avait été enclenché. Dès lors, il s’agissait de maîtriser la perception par le grand public de cet événement. Le feu a été rapidement ouvert contre Avigdor Lieberman.

Une manœuvre spectaculaire

Le débat sur la dissolution avait commencé à la mi-journée, comme un échauffement, pendant que l’action se déroulait ailleurs, en coulisses et au téléphone.

Les rumeurs et les annonces se succédaient. On apprenait dans l’après-midi qu’Israel Katz était confirmé officiellement au poste de ministre des affaires étrangères, où il avait été désigné en février. Une façon symbolique de faire un geste à l’égard d’un cadre important du Likoud, au moment où le premier ministre essayait de s’assurer de la fidélité des siens.

Du côté de Bleu Blanc, l’alliance conduite par l’ancien chef d’Etat-major Benny Gantz, on espérait sans trop y croire depuis plusieurs jours une rébellion interne dans le parti de « Bibi », par exemple dans le sillage de Gideon Saar, rival M. Nétanyahou qui attend son heure. Mais le camp Gantz veillait surtout à la fidélité de ses propres troupes, en pressentant les tentatives de débauchage par le premier ministre.

En début de soirée, les journalistes israéliens rapportaient une manœuvre spectaculaire de M. Nétanyahou. Celui-ci avait proposé quatre ministères aux six députés travaillistes, espérant provoquer une scission parmi eux. Cette main tendue à l’opposition conduite par Avi Gabbay, qui avait été son ministre de la protection environnementale (2015-2016), a été accompagnée d’autres promesses, notamment celle de renoncer à une immunité par voie législative, pour se protéger contre les enquêtes judiciaires qui le visent, et celle de ne pas réduire les prérogatives de la Cour suprême.

« Nous ne serons pas la bouée de sauvetage de Nétanyahou »

Après consultations au sein du groupe parlementaire, sans surprise, les travaillistes ont rejeté cette offre. « Notre position reste qu’il n’y a pas de place pour d’autres élections, et qu’il est du devoir du président de charger le député Benny Gantz de la tâche de former le gouvernement », a résumé Avi Gabbay sur son compte Twitter. « Nous ne serons pas la bouée de sauvetage de Nétanyahou », a lancé de son côté le vétéran Amir Peretz.

Selon la chaîne Channel 13, des propositions d’une générosité similaire ont été adressées à des membres de Bleu Blanc, notamment ceux issus de minorités ethniques.

Dans la soirée, M. Nétanyahou a tenté une nouvelle fois de rapprocher les positions des deux partis ultra-orthodoxes et de M. Lieberman sur la conscription. En vain. Les dés étaient jetés.

Un homme observait ces rebondissements, de loin, avec attention : le chef de l’Etat, Réouven Rivlin. Dans l’après-midi, pour la seconde fois en vingt-quatre heures, il avait publié un communiqué pour répondre à ceux qui réclamaient son intervention comme arbitre. Il a rappelé le périmètre de son rôle, si aucune majorité n’était constituée d’ici à minuit. « Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour empêcher l’Etat d’Israël d’aller vers une nouvelle campagne électorale », a-t-il promis, tout en reconnaissant dans le même texte qu’il n’avait pas la main. L’action se jouait dans les couloirs de la Knesset, en ébullition, où tous les regards convergeaient vers le petit bureau d’Avigdor Lieberman.

Le fondamental débat sur la conscription

Allait-il céder sous la pression, lui le vieux loup ultranationaliste, imprévisible et solitaire, soudain si soucieux des principes ? « Je pensais avoir tout vu, avait-il écrit dans la nuit sur Facebook, mais j’ai été choqué ces deux derniers jours par la force de la pression, de la paranoïa et de la spéculation auxquelles j’ai été exposé à presque chaque minute. »

Assurant que sa position ferme sur la conscription n’était ni une affaire d’ego, ni de revanche, M. Lieberman continuait à se dire favorable à un gouvernement dirigé par M. Nétanyahou. Mais pas s’il était inféodé à la loi religieuse juive, imposée par les partis ultra-orthodoxes.

Sur le fond, le débat sur la conscription, qui dure depuis deux décennies, est fondamental. D’un côté, les responsables religieux ultra-orthodoxes se voient en protecteurs du monde de la Torah, d’un mode de vie et de pensée conforme aux sources littérales du judaïsme, qui serait la seule manière d’en assurer la perpétuation. Pour eux, le métissage, le brassage ethnico-religieux signifie le dépérissement programmé du judaïsme. La vocation première des hommes est d’étudier les textes sacrés. Servir sous les drapeaux représente une possible corruption, en exposant les jeunes à d’autres façons de vivre, plus souples.

De l’autre côté, M. Lieberman représente une communauté – les russophones – qui contribue très largement au service militaire. Il se pose en porte-voix des laïcs, qui réclament l’égalité des citoyens devant ce devoir et en ont assez de l’exemption accordée aux ultra-orthodoxes.

Possibles recompositions politiques

En juillet 2018, le texte adopté en lecture préliminaire, préparé en aval avec les responsables militaires, prévoyait des objectifs chiffrés pour augmenter la participation des Haredim de façon graduelle jusqu’en 2027, où 6 844 personnes devaient servir sous les drapeaux. Des sanctions financières frapperaient les écoles religieuses ne remplissant pas les objectifs. Mais depuis juillet 2018, le texte est resté bloqué.

Dès le début des négociations de coalition, M. Lieberman a réclamé sa stricte adoption, sans une virgule de changée. M. Nétanyahou prétend qu’il avait fini par accepter cette demande.

Or le temps presse. En janvier, la Haute Cour de justice avait donné un nouvel ultimatum – le troisième – au gouvernement pour adopter une législation sur la conscription avant le 28 juillet. Sinon, les ultra-orthodoxes seraient soumis par défaut à une convocation stricte sous les drapeaux, comme tous les citoyens.

M. Lieberman a fait de cette question un marqueur politique. Il compte capitaliser dessus lors du scrutin du 17 septembre.

D’autres acteurs à droite, engloutis dans les élections du 9 avril, pourraient aussi réapparaître, ensemble ou séparément : il s’agit de Naftali Bennett et d’Ayelet Shaked, les ministres sortants de l’éducation et de la justice, alliés au sein de la Nouvelle Droite. Ils n’avaient pas passé la barre fatidique des 3,25 % pour entrer à la Knesset, début avril. D’autres recompositions pourraient s’opérer, comme un rapprochement entre les travaillistes et le parti de gauche Meretz, une liste arabe unique comme en 2015, ou encore l’absorption officielle du parti centriste Koulanou par le Likoud.

En marge de cette folle journée, on apprenait que Sara Nétanyahou avait accepté une procédure de plaider coupable avec le parquet général, pour éviter un procès dans l’enquête sur les frais de bouche. Elle était soupçonnée d’abus de fonds publics, pour avoir commandé pour environ 89 000 euros de repas dans d’excellents restaurants, alors même qu’un chef est employé dans la résidence du premier ministre. Finalement, la fraude n’est pas retenue. Sara Nétanyahou doit payer près de 14 000 euros d’amende pour avoir « reçu un objet en exploitant intentionnellement l’erreur d’un autre individu. » Le code pénal sait être souple, lui.

 

AfroActu.com

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